Le sketching avait éclipsé la pratique de l'aquarelle depuis quelques années, mais j'ai toujours dit que j'y reviendrais un jour.  Des vacances pluvieuses et froides ont donc été l'occasion de me livrer à quelques exercices d'échauffement, ou de réchauffement, voir de réchauffage, dans le cas présent, et j'ai profité de la découverte d'un film très inspirant dont la photographie était très largement inspirée de celles de Saul Leiter pour reprendre ma pratique du portrait aquarellé.  Il s'agissait de Carol, de Todd Haynes, un petit bijou.  Autant dire que j'ai tâtonné pas mal, mais la répétition des mêmes physionomies m'a malgré tout permis de procéder à quelques essais parfois intrépides.

 

12f

Dette première approche visait à travailler les différences d'exposition entre les deux personnages, histoire de suggérer le cheminement intérieur de celui de droite, intrigué par l'opacité du personnage de gauche.  Il a fallu que je complète la scène avec des détails architecturaux, comme pour faire une transition en douceur avec le sketching.  Et comme je lisais en même temps l'excellent livre de Patricia Highsmith dont le film est tiré, Les eaux dérobées, j'ai trouvé une citation qui s'adaptait à merveille à mon propos.

 

13b

Le contrejour du premier dessin appelait évidemment une expérimentation plus poussée et moins sombre.  Ce plan tourné à l'intérieur de l'habitacle d'une voiture allait me fournir un contraste assez dramatique pour motiver un traitement bien plus subtil que le premier.  Je me débattais dans le même temps avec une série de nouveaux pigments achetés au fil des années et venus garnir une nouvelle boîte d'aquarelles.  Pourquoi faire simple quand on peut se compliquer la vie à dess(e)in ?

 

14c

Le défi des courbes assez radicales des pommettes de l'actrice Rooney Mara a motivé les tentatives suivantes, dont celle ci-dessus, tirée d'une photo du tournage prise dans l'éclairage rougeâtre d'une chambre de développement.  Je n'étais pas encore satisfaite du rendu, un peu laborieux, donc je suis passée à l'exercice suivant, dans une gamme de tons plus froide, puis au suivant, dans lequel est entré un magenta si couvrant que la Nasa devrait l'utiliser comme isolant pour la navette spatiale.  J'ai bien cru rendre les armes devant son entêtement à phagocyter les autres couleurs, mais c'est mal évaluer l'influence des gênes franc-comtois dans ma composition. Je n'ai pas lâché avant que ce portrait ne retrouve une teinte un peu plausible, bien que relativement criarde.  Il revient de loin.

 

15f

20g

Au passage, je me suis prise au jeu de la déclinaison d'un seul visage, que l'on finit par connaître dans ses moindres recoins.  Finalement, ça éclaire un peu sur ce que vivaient les peintres avec leur muse attitrée.  C'est l'occasion d'une variation infinie sur un thème unique, qui amène finalement à passer de plus en plus de temps à soigner les détails, comme par exemple cet oeil sur lequel j'ai traîné bien plus que de raison, jusqu'à obtenir un contraste suffisamment éloquent.

24e

Après autant de pigments sur une aussi petite surface, mais aussi l'accident fatal à mon papier fragile, j'ai éprouvé le besoin d'épurer l'ensemble et de m'en tenir à deux couleurs seulement, en lavis légers.

25d

Pour conclure cette série (non exhaustive), j'ai voulu finir sur un portrait sans effets, dans une gamme bien plus naturelle, afin de voir ce que j'avais appris au cours de ces deux semaines d'expérimentations fébriles.  Eh bien, je dirais en tout cas une certaine aisance dans le geste, que j'avais perdue au cours de ces 4 années de dessin à la plume et d'aquarellage utilitaire plutôt qu'artistique.  Le plaisir de partir sur des pistes inédites aussi, quand dans mes carnets je vais à l'essentiel par le plus court chemin en raison des contraintes de temps qui me sont souvent imposées. 

28e

En résumé, je remercie Todd Haynes pour sa subtilité si féconde.