Je rumine depuis une bonne quinzaine de jours un échange fructueux que j'ai eu sur Facebook avec un jeune illustrateur, qui a soudainement substitué à ses dragons et magiciennes habituels une pin up, provoquant les réactions enthousiastes d'une partie de son public.  Mais pas de ma part.  J'aurais peut-être dû faire une remarque auparavant, quand toutes ses représentations de modèles féminins flirtaient avec les clichés de space opera ou de conte de fées, parce que déjà, dans ces cas précis, il escamotait joyeusement une multitude de dimensions féminines au profit de lieux communs fermement ancrés dans les inconscients, occupés à distribuer les femmes entre les colonnes pute et maman.  Comme personne n'était vraiment atteint dans sa dignité, je n'ai pas réagi et ça n'est que quand il nous a donné à voir des images de femmes suintant les phéromones par tous les pores du papier que j'ai du bout des doigts tapé une toute petite remarque sur le léger soupçon de machisme qui me semblait soudainement teinter sa production.

La réponse a fusé, ferme et offusquée : il ne s'agissait pas du tout de cela mais bien d'un hommage à la beauté féminine.  J'ai gentiment botté en touche, malgré le soutien d'une comparse, puisqu'après tout, je me trouvais sur le mur du jeune homme.  Facebook, c'est comme TF1, si ça dérange, y'a qu'à pas regarder, suivant le bon vieil argument régulièrement brandi par les hérauts de la liberté d'expression.  Et ça n'est pas faux, il n'est pas question de censurer qui que ce soit.

Malgré tout, qu'il me soit permis de développer ici quelques arguments qui me trottent dans la tête depuis, exemples à l'appui.  Je ne peux pas m'empêcher de confronter (j'allais écrire opposer, mais ça sentirait trop la guerre des sexes pour un article de réconciliation...) la vision des auteurs des innombrables pin-up qui peuplent le paysage occidental depuis des décennies et celle de Nathalie Picoulet, pastelliste spécialisée dans la représentation de nos contemporaines.

Pin_up Nathalie_Picoulet

On pourra m'objecter que le choix de ces illustrations est tout sauf innocent.  Je défends un point de vue, je ne concours pas pour le Nobel de la Paix et puis, ces images, je les ai trouvées en libre accès et pas peintes moi-même.  Qu'on m'accorde au moins que je n'ai pas pris des oeuvres de qualité médiocre, ni dans un cas, ni dans l'autre.

Je reviens donc à mes moutons.  C'est un effet de ma subjectivité engagée ou bien l'image de droite fait apparaître une intériorité qui n'existe pas dans celle de gauche ?  Faut-il être une femme pour sentir le respect que porte l'auteure du portrait de droite et la concupiscence de celui du cliché ambulant de gauche ?  Il me semble que, dans le premier cas, l'image parle de la réaction provoquée sur le système hormonal du spectateur quand dans le second, on est convié à rencontrer une personne entière, absolument pas réduite au galbe de ses mollets...

Bref, dans un cas, on jurerait entendre en voix off le fameux 'j'aime les femmes' d'un certain homme politique tristement passé à la postérité pour avoir été impliqué dans un scandale sordide dans un Sofitel américain, quand une mélodie autrement plus subtile et riche s'élève de l'oeuvre de Nathalie Picoulet... et, de grâce, en tant que femme, j'aimerais vraiment, VRAIMENT, qu'on arrête de me demander mon absolution et des remerciements émus devant tant de gentillesse quand un artiste, même talentueux, s'emploie à humilier son modèle; qu'il le fasse en toute inconscience ne change rien à l'affaire.  L'entomologiste qui dissèque des papillons ne reçoit pas de cartes de voeux de ses victimes pour le Nouvel An, que je sache.