A chaque nouveau numéro de pratique des arts ses découvertes épatantes.  J'aurai certainement l'occasion de reparler d'une sculptrice assez géniale fascinée par l'oxymore "la puissance de la femme", mais je préfère m'attarder aujourd'hui sur un autre mystère de l'histoire, contemporaine cette fois, non plus maya.  Je parle de l'évolution - l'involution? - d'une aquarelliste de grand renom en France, la polonaise Ewa Karpinska.  Son nom revient encore et toujours dans les publications spécialisées, elle propose des stages et a écrit des ouvrages sur le cycle de l'eau, après avoir suivi un temps l'enseignement de Jean-Louis Morelle, un pionnier en la matière.

Voici un exemple des oeuvres par lesquelles elle s'est fait connaître :

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On y remarque un usage tout à fait personnel des retraits de couleur par ajout d'eau pure et grattage.  Avec une belle maîtrise des temps de séchage, cette aquarelliste s'est forgé une méthode pour strier les surfaces à mesure que son papier, au préalable trempé dans un bain d'eau, sèche.  C'est une technique exigeante, qui demande un long entraînement pratique et une familiarité avec son papier et ses instruments née d'exercices acharnés.

Il faut bien lui reconnaître ça.  C'est après que les choses se gâtent, à mon avis, quand l'astuce devient systématique.  Comme une marque de fabrique.  Aussitôt, l'ennui s'installe du côté du spectateur.  Ou alors il faudrait ne connaître qu'une oeuvre de l'artiste à la fois.  Sinon, ça finit par faire un peu comme les chansons de Didier Barbelivien...  

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Au départ, ça évoquait des éléments naturels reconnaissables; des flots tumultueux, des branchages, des nervures végétales, etc.  Puis petit à petit, les manies techniques ont pris le pas sur le sujet, et il n'est plus resté que des structures mouvantes un peu écoeurantes, à mesure que l'artiste s'affranchissait du réel.  J'ai une amie qui appelle ça "se barrer dans l'abstrait", comme si l'acte de peindre à lui seul était suffisamment grisant pour emporter le créateur dans un tourbillon purement gestuel, quasiment hypnotique. 

De ma place de spectatrice, j'ai le sentiment d'être laissée pour compte, d'assister aux bacchanales égocentriques d'une personne dont je ne partage pas l'ivresse.  Et je n'entends pas ce discours sur cette forme d'art si "généreuse" qui consiste à se vider les tripes sur une toile en espérant "toucher" le spectateur.  Je manque certainement d'empathie, c'est un fait, mais je trouve qu'à force d'exploiter systématiquement les mêmes ressources, comme une obsession, si on finit par imposer son style, reconnaissable entre tous et donc "bankable" à la mode de l'Ecole de Chicago, en revanche, on s'éloigne petit à petit du coeur véritable de son acte créateur.  Et je continue à penser qu'on se ferme aussi toutes les autres portes artistiques et à ignorer tous les chemins passionnants qu'un peu d'intrépidité permet d'explorer.  L'histoire de Mondrian m'a semblé l'illustrer et je crains qu'Ewa Karpinska, à présent bien installée dans son rôle d'icône, n'emprunte le même sentier.  C'est à peu près aussi triste que ses dernières aquarelles.